Categories

Derniers Évènements

31 Mar 14 heures 30 à 20 heures

REFONTE DE LA POLITIQUE DE LA VILLE

23 Oct A partir de 18 HEURES

RENCONTRE DEBAT : CITOYENS-POLICE A NANTES

11 Oct A partir de 18 HEURES 30

RENCONTRE DEBAT : CITOYENS-POLICE A VAULX-EN-VELIN

23 Nov De 19 heures à 21 heures 30

COLLOQUE CITOYENS-POLICE

Derniers Tweets

ORGANISEZ-VOUS !

Le 17 Juin 2013

Les quartiers populaires sont souvent présentés comme des déserts politiques, où les habitants, apathiques, subiraient le politique plus qu’ils n’en seraient des acteurs. S’il a, dans le passé, exister des traditions de mobilisation des couches populaires faisant que sur la seule participation électorale pouvait y dépasser les moyennes nationales, défiance et désintérêt pour le politique semblent aujourd’hui effectivement peut-être plus marqués sur ces territoires que dans le reste du pays. Face à cela, certains acteurs de terrain s’interrogent sur des outils de plus en plus mis en avant pour faire entendre la voix des sans voix : « empowerment » et « community organizing », registres d’action d’origine nord-américaine.

Dans le langage commun, ces notions sont présentées comme relevant d’un registre d’action homogène. Cependant, l’analyse de leur mise en œuvre, ne serait-ce que dans le monde anglo-saxon renvoie à des réalités différentes qu’il nous faut préciser. Il faut également bien voir que les rapports entre Etat et « société civile » ne se sont pas construits de la même manière en France et aux Etats-Unis, ceci rendant difficile, voire impossible une importation telle quelle.

Enfin, cet emballement pour ces notions ne nous font-ils pas oublier qu’il a déjà existé dans l’histoire politique française des mobilisations jouant sur les mêmes ressorts mais ne portant pas le même nom ? Quelles perspectives pour l’avenir pour ce type de méthodes en France ? Quelles limites risque-t-il d’apparaître ?

Ce sont à ces multiples interrogations que le rapport cherche à répondre.  L’« empowerment » est bien connu dans le monde anglo-saxon, étant tant analysé par la littérature académique qu’utilisé par les travailleurs sociaux. Sans traduction immédiate en français, l’« empowerment » a d’abord été traduit au Canada par la notion de développement de pouvoir d’agir. La présence du préfixe « em » indique un mouvement d’accession au pouvoir, un processus d’apprentissage, le suffixe « ment » évoque la présence d’une forme de manifestation de ce pouvoir.

Aujourd’hui, il est utilisé par des acteurs de taille différente, parfois adversaires, s’affirmant politisés ou non, progressistes ou conservateurs. Il peut être mobilisé de façon tantôt ascendante, par des acteurs locaux ; tantôt de façon descendante, par les pouvoirs publics, nationaux, locaux et internationaux, ce qui donne à la mobilisation une approche tantôt conflictuelle tantôt consensuelle. Il peut viser soit l’émancipation individuelle, à travers une responsabilisation individuelle accrue, soit une transformation structurelle des conditions de vie.

Les premières traces de l’utilisation « sociale » de l’« empowerment » remontent au début du XXème siècle aux Etats-Unis au moment où émergeait le mouvement de revendications du droit des femmes (mouvement des suffragettes). Il connaît une nouvelle expansion avec le mouvement de revendication des droits civiques des Afro-Américains, puis des homosexuels. L’« empowerment » porté par les mouvements sociaux conserve en lui la notion de pouvoir et de conflictualité.

A côté de cela, parce qu’exclusion et participation politique conduisent à une faible insertion politique, la majorité des politiques de lutte contre la pauvreté menée dans les années 1960 aux États-Unis se sont appuyées sur une approche participative ou d’« empowerment » descendante. Les initiatives de quartier sont envisagées comme un moyen d’assimiler les populations marginalisées socialement et économiquement et le quartier conçu comme territoire de l’intégration.

Dans son interprétation la plus radicale, l’« empowerment » s’incarne dans le « community organizing » visant à organiser les groupes dominés pour se structurer en contre-pouvoirs indépendants et influents. Il se déploie dans un contexte de faiblesse de l’intervention de l’Etat. Il s’agit de faire émerger une organisation locale d’habitants («people’s organization») pour faire pression sur les décideurs politiques, économiques et médiatiques, principalement locaux afin d’améliorer les conditions de vie de la « community », communauté de quartier, de vie et d’intérêt.

Il ne vise pas à aider des individus un par un, comme le fait le travail social mais à les aider à s’organiser en collectif pour faire entendre leurs droits. Il se distingue également du mouvement social classique en cherchant à devenir une « multi issues organization », c’est-à-dire en développant une organisation en capacité de porter différentes « issues » (causes).

« Relationship building », « issues », « action, power », « self interest », tels sont les mots clés du « community organizing ». Le politique se reconstitue dès lors par le « bas », à partir des préoccupations quotidiennes des habitants : transports, lutte contre les dealers, logement, éducation, etc. Les campagnes menées sont très diverses : Il peut s’agir également de campagne de lutte contre l’échec scolaire, pour baisser les loyers, chasser des dealers, etc. Les campagnes cherchent à faire changer les pratiques de décideurs politiques, économiques, sociaux et médiatiques, acteurs publics ou privés, locaux ou nationaux.

Mais qu’en est-il de la France ? Si aujourd’hui, « community organizing » et « empowerment » sont présentés comme deux nouveaux outils de mobilisation des habitants des quartiers populaires, il faut voir que leur introduction dans l’hexagone n’est pas nouvelle : dans les années 1970, « community organizing » et conscientisation à la Paulo Freire avaient déjà fait leur entrée, principalement dans le milieu de l’éducation populaire et du travail social grâce à la traduction française de Rules of Radicals d’Alinsky en 1971 sous le titre Manuel de l’animateur social (Seuil) et de la Pédagogie des opprimés de Paulo Freire en 1974.

Auparavant même, au-delà de l’utilisation formelle de ces concepts, il a existé depuis la fin du XIXème siècle un ensemble d’expériences provenant de différents mouvements de pensée, religieux ou laïcs, principalement de gauche présentant des similitudes avec les démarches d’« empowerment » : éducation populaire, travail social institutionnel ou associatif travaillent les notions de développement de capacités des individus et de participation. Mais comme aux Etats Unis, si des dynamiques proches de l’« empowerment » sont d’abord apparues adoptant une démarche ascendante, des habitants vers les pouvoirs publics, elles ont aussi été appropriées par ces derniers, par exemple avec le développement social des quartiers (DSQ) porté par la politique de la ville dans les années 1980.

Si ces traditions et ces réflexions entre France et Amérique du Nord sont anciennes, elles sont restées cloisonnées dans un champ jusqu’à présent assez restreint. Face à l’urgence sociale dans les quartiers, il est temps de reprendre ces échanges, en mobilisant le meilleur de chacun de ces registres d’action.

Remobiliser les habitants au travers d’approches s’inspirant de l’« empowerment » et du « community organizing » conduit à faire face à plusieurs difficultés. La première tient en la difficulté à faire participer des populations qui ont tendance plus que d’autres à se monter méfiantes ou désintéressés vis-à-vis du politique et en particulier du personnel politique. Cependant, il ne faut pas considérer les habitants des quartiers comme un ensemble homogène, certains d’entre eux, étudiants, jeunes diplômés, femmes peuvent se montrer plus sensibles à ce genre de mobilisation.

Par ailleurs, la référence à une communauté peut heurter les références républicaines françaises, car selon les conceptions les plus communes, elle renvoie à des appartenances ethniques, culturelles ou religieuses. Plusieurs tempéraments peuvent être apportés à cette inquiétude : le « community organizing » américain cherche à mobiliser des communautés de vie et d’intérêts partagés qui peuvent recouper des frontières ethniques mais tel n’est pas toujours le cas. En outre à l’inverse des Etats-Unis où les quartiers populaires en raison de leur histoire sont souvent monocolores, tel n’est pas le cas en France où les quartiers populaires sont très diverses ethniquement et religieusement[iii].

Le ghetto américain, aujourd’hui principalement monocolore et pauvre n’a pas d’équivalent dans les quartiers populaires français, pluri-colores. Et c’est par la production d’actions collectives pour protester contre des hausses de charges indues, des ascenseurs cassés, des transports collectifs pas toujours à l’heure ou inexistants que les individus de ces quartiers peuvent sortir de l’entre-soi culturel dont on les soupçonne régulièrement. S’organiser pour améliorer les conditions de vie quotidienne et dépasser les frontières de la race, c’est ainsi que Barack Obama résumait son expérience d’organizer dans le ghetto de Chicago :

“That’s what I’ll do. I’ll organize black folks. At the grass roots. For change. (…) Through organization, through shared sacrifice, membership has been earned. And because membership was earned – because this community I imagined was still in the making, built on the promise that the larger American community, black, white and brown, could somehow redefine itself- I believed that it might, over time, admit the uniqueness of my own life That was my idea of organizing. It was a promise of rédemption».

ORGANISEZ-VOUS

Tags
Share